La dénationalisation tranquille, Boréal, septembre 2007.

 

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La Presse, 14 juin 2006

Stop à la réforme!

 

Il ne faut pas amender la réforme pédagogique, il faut en suspendre au plus tôt l'application, pour prendre un tournant semblable à celui de la Révolution tranquille

 

À leur dernier Conseil national, certains péquistes ont questionné la fameuse réforme pédagogique qui suscite une inquiétude de plus en plus marquée dans la population. Cela peut surprendre, dans la mesure où le document préparé par l'exécutif national concernait à la fois le financement des écoles privées et leur autonomie en matière de sélection des élèves.

 

Et pourtant, malgré le scénario annoncé, c'est tout autre chose qui s'est passé, dans la mesure où certains péquistes en bonne position ont invité leur parti à porter un regard enfin critique sur la réforme scolaire. Évidemment, personne n'a osé dénoncer clairement une réforme qu'on sait depuis ses premiers instants désastreuse. Au moins ces péquistes de bon sens ont-ils invité à la remise en question du pensum pédagogique qui a depuis un bon moment fait main basse sur l'éducation.

C'est qu'une dangereuse orthodoxie domine les mentalités lorsqu'il s'agit de l'école québécoise, qu'il faut définir en critiquant la vision de l'éducation qu'elle met de l'avant. Car la réforme pédagogique est portée par une philosophie de l'éducation- on la qualifiera de pédagogisme progressiste- qui assume délibérément sa rupture avec ce qu'on appelait les humanités occidentales. Son idéal? Une école égalitariste, qui crée une société nouvelle, qui construit de nouveaux rapports sociaux, sans hiérarchie ni compétition, sans meilleurs ni mauvais, sans exploits ni échecs. Une école qui ne transmet plus les humanités traditionnelles, qui ne préserve plus la nécessaire distance entre l'élève et le maître, ce dernier n'étant d'ailleurs plus qu'un accompagnateur dans la progression de l'enfant vers un certain apprentissage qu'il fera de lui-même, sans qu'on ne le force à quoi que ce soit. C'est ce qu'on appelle " partir de l'élève " en démocratisant le rapport pédagogique, comme le soutiennent plusieurs idéologues, pour qui l'abolition du rapport maître-élève demeure une des vraies possibilités pour le radicalisme égalitaire de notre temps.

 

Bien évidemment, cette philosophie de l'éducation fait problème pour ceux qui ne croient pas un mot du charlatanisme pédagogique. Ces niaiseries ont suscité depuis longtemps un scepticisme manifeste envers une école devenue un laboratoire pour une théorie pédagogique dont il faudrait retracer les origines intellectuelles; on verrait qu'elle s'est d'abord formulée comme instrument de critique sociale plutôt que comme projet d'élargir le plus possible la diffusion du savoir véritable, celui contenu dans les humanités occidentales, qui ont toujours été considérées indispensables à la formation de citoyens complets. Encore récemment, Alain Finkielkraut tenait un tel propos, en soutenant que l'humanisme pédagogique véritable consistait à démocratiser la culture des oeuvres de l'esprit pour la rendre accessible à tous, et non pas à détruire cette culture parce qu'elle serait inégalement diffusée dans les différentes classes sociales. Mieux vaut être inégalement instruits qu'également ignorants, disait l'humanisme pédagogique. Le pédagogisme progressiste dit exactement le contraire.

 

Il ne faut pas amender la réforme. Il faut en suspendre au plus tôt l'application, pour prendre un tournant semblable à celui de la Révolution tranquille. S'il fallait hier démocratiser l'accès à l'éducation, il faut désormais démocratiser l'accès à la tradition en restaurant cette dernière tant au niveau des contenus que de la démarche pédagogique privilégiée par l'école québécoise. C'est François Rebello qui dit juste, en affirmant que l'enseignement traditionnel avait du bon, et qu'il faut le rénover plutôt que d'en saccager les derniers éléments. On remarquera que la dernière innovation du ministère, en matière d'enseignement de l'histoire, donne une bonne idée de que serait une école définitivement soumise au pédagogisme progressiste.

 

Disons-le simplement: l'héritage soixante-huitard est globalement négatif et c'est de lui dont on parle lorsqu'on cherche à sortir du pédagogisme progressiste. L'école n'est pas un lieu de socialisation ouaté où les idées radicales peuvent s'expérimenter librement sur les générations à venir. C'est d'ailleurs ce qui se cache derrière l'appel démagogique à des écoles non sélectives, qui sont surtout faites pour tuer l'excellence comme idéal et le mérite scolaire comme moyen de promotion sociale.

Pour le moment, reconnaissons que le sentiment populaire dispose enfin d'une certaine expression politique, au sein même d'un Parti québécois empêtré dans le politiquement correct. On saluera le bon sens de certains de ses éléments qui osent enfin entrer en dissidence sur une question vitale pour l'avenir du Québec. Cette fois, les péquistes visent juste. On s'en réjouira, la chose est devenue rare.

 

 

 

 

 

 

 

Nul peuple ne résisterait à une telle épreuve. Cette manie singulière de se dénigrer soi-même, d’étaler ses plaies, et comme d’aller chercher la honte, serait mortelle à la longue. Beaucoup, je le sais, maudissent ainsi le présent, pour hâter un meilleur avenir ; ils exagèrent les maux, pour nous faire jouir plus vite de la félicité que leurs théories nous préparent. Prenez garde, pourtant, prenez garde. Ce jeu-là est dangereux. L’Europe ne s’informe guère de toutes ces habiletés. Si nous nous disons méprisables, elle pourra bien nous croire.

 

Jules Michelet, Le peuple