« Toutes les tribunes

La catastrophe européenne

2012-07-09 / JOURNAL ÉCHOS MONTREAL

On la croyait au bord d’un vote révolutionnaire. Mais la Grèce vient de se donner un sursis. En votant en juin pour le centre-droit plutôt que pour la gauche radicale, elle évite son enfoncement dans la crise de l’euro. Mais un sursis demeure un sursis. Plus tôt que tard, la même scène se rejouera.

Car la crise européenne est profonde. L’endettement public des États européens est trop prononcé. Chacun, à l’exception de l’Allemagne, pour l’instant, s’est placé à la merci des marchés. Il suffit d’un peu de spéculation financière pour faire tomber les États, les faire dégringoler.

Mais la crise de l’Euro n’est pas que financière. C’est d’abord celle d’un système idéologique détraqué. À l’origine, il y a l’ambition insensée  de fédérer les nations européennes en les amenant chacune à renoncer à leur souveraineté. À l’origine, il y a le projet de l’union politique de l’Europe.

L’idéal? Une communauté politique européenne délivrée des nations. L’effacement des souverainetés. La déconstruction des identités nationales. L’émergence d’une citoyenneté nomade reposant sur des élites mondialisées, aussi bien technocratiques que marchandes et médiatiques.

L’européisme est né d’une alliance étrange entre le socialisme démocratique et la démocratie chrétienne. Entre le centre-gauche et le centre-droit. Le premier parce qu’il croyait à la fraternité cosmopolite. Le second parce qu’il était nostalgique du vieux rêve de l’empire européen.

Mais c’était un fédéralisme qui ne disait pas son nom. Jean Monnet, le père fondateur de l’Union européenne, savait que les nations ne désiraient pas sacrifier leur souveraineté. Il a donc proposé de construire l’Europe en cachette.

Ses héritiers ont fait de même. Ils ont d’abord unifié la monnaie. Puis ont cherché à créer une conscience communautaire à coup de directives administratives. Maintenant, vient le temps, selon eux, de parachever tout cela politiquement.

On parlait de construction européenne. Il aurait fallu plutôt parler de construction européiste. L’idéologie européiste tient dans une vision désincarnée de l’homme. Au moment de se définir, elle ne parle jamais de ses racines chrétiennes. Elle ne parle jamais de ses nations.

L’européisme imagine l’Europe comme le laboratoire d’une nouvelle humanité, qui aurait peu de chose à voir avec l’ancienne. On y rêve de l’homme nouveau, sans préjugés, sans racines, sans appartenances. En cela, elle appartient à l’histoire pas très heureuse de l’utopisme politique.

Le meilleur exemple de cela, c’est que, depuis dix ans, elle se demande si la Turquie en fera partie. Ce serait insensé. Sauf en ce qui concerne sa partie occidentale, la Turquie n’a rien à voir avec la civilisation européenne. Elle n’en partage ni les valeurs, ni l’héritage, ni la vision du monde.

D’ailleurs, la renaissance de l’islamisme en Turquie montre bien à quel point les idéologues européistes ont une vision du monde sans profondeur. À ne pas prendre au sérieux les différences de civilisation, à les croire artificielles, elles se retournent contre ceux qui les négligent.

De même, on voit comment l’immigration a été récupérée par l’européisme. L’européisme décourage l’assimilation des immigrants. Et encourage le multiculturalisme. L’objectif : gagner la loyauté identitaire des immigrants. En faire des Européens purs, sans médiation nationale.

À travers cela, c’est tout un continent qui se suicide. À une époque où, paradoxalement, les nations renaissent, où l’histoire redécouvre sa part tragique, l’Europe trahit son incapacité à reconnaître que l’État-nation demeure sa tradition politique privilégiée.

On peut nuancer ce pessimisme, néanmoins. Souvent, sinon tout le temps, lorsqu’ils sont consultés, ils rappellent leur attachement à leur souveraineté. Actuellement, cette contestation est portée principalement par les mouvements populistes. C’est ce qui freine son expansion électorale.

Mais la logique de l’intérêt national revient à l’ordre du jour. La France rêve au socialisme. L’Allemagne la gronde et la Grande-Bretagne veut lui voler ses entreprises. La Grèce veut vivre aux dépends de tout le monde. Et tout le monde en a marre.

Il s’agit de voir si l’État-nation renaîtra. Cela implique toutefois que l’Europe renaisse. Contre l’européisme qui a voulu lui voler son nom pour la mettre au service d’une utopie nomade. Contre le rêve fou d’une humanité sans frontières.

Site internet développé par www.uzabi.com, copryright © 2012, Mathieu Bock-Côté.